Severin Marty, ProClim : En quelques mots pour clarifier le sujet, quelle est la différence entre l'initiative populaire et le contre-projet indirect ?
Jochen Markard : Après la panne de réacteur qui s'est produite à Fukushima en 2011, le Conseil fédéral a décidé de ne plus accorder d'autorisations générales pour la construction de nouvelles centrales nucléaires et l'article 12a, interdisant l'octroi de nouvelles autorisations générales pour les centrales nucléaires, a été ajouté à la loi sur l'énergie nucléaire en 2016. Le contre-projet indirect prévoit de supprimer cette interdiction. L'initiative « Stop au blackout » est plus complexe : elle vise à introduire dans la Constitution une disposition exigeant que l'approvisionnement en électricité soit garanti en tout temps et que la Confédération attribue les responsabilités à cet effet. Elle insiste également sur le fait que toute forme de production d'électricité respectueuse du climat doit être autorisée. L'objectif est de faire lever l’interdiction des nouvelles centrales nucléaires. Les principales différences résident donc dans la responsabilité explicite de la Confédération et l'interdiction implicite des centrales à gaz fossile prévue par l'initiative.
« Si tous les obstacles sont surmontés sans retard, la mise en service ne serait pas attendue avant 2050 au plus tôt. »
Vous êtes co-auteur du rapport « Perspectives de l’énergie nucléaire en Suisse ». Le rapport présente le calendrier du processus de construction et d'autorisation d'une nouvelle centrale nucléaire, jusqu'à sa mise en service. Quel serait le meilleur délai envisageable, ou plutôt, quel serait le délai le plus réaliste ? Théoriquement, serait-il possible de mettre en place une procédure d’autorisation accélérée pour les centrales nucléaires ?
Nous identifions sept étapes critiques : les votes sur l'initiative « Stop au blackout » et le contre-projet (1), ainsi que sur l'accord sur l'électricité avec l'UE (2), une loi visant à subventionner une nouvelle centrale nucléaire et l'éventuel référendum afférent (3), les décisions des exploitant·e·s et investisseur·euse·s potentiel·le·s (4), l'octroi de l'autorisation générale et l'éventuel référendum afférent (5), le permis de construire et ses éventuelles oppositions (6), la construction et, enfin, la mise en service (7). Chacune de ces étapes est teintée de grandes incertitudes.
Un « non » à l'une ou l'autre de ces décisions peut stopper tout le processus. Le processus, dans sa globalité, prend beaucoup de temps. Il est parfaitement représenté sur une frise dans notre rapport (voir illustration ci-dessous). Si tous les obstacles sont surmontés sans retard, la mise en service n'est pas attendue avant 2050 au plus tôt. Le processus peut toutefois durer beaucoup plus longtemps, voire, comme mentionné, échouer. En théorie, de nouvelles lois pourraient être adoptées pour accélérer le processus, mais il ne s'agit pour l'instant que de spéculations.
Pourquoi le rapport ne présente-t-il pas une analyse similaire pour les petits réacteurs ?
Notre rapport se concentre sur les grandes centrales nucléaires « conventionnelles », telles que nous les connaissons aujourd'hui (Génération III/III+). Celles-ci ont fait leurs preuves sur le plan technique et ont été expérimentées dans différents pays. Nous n'avons pas cette expérience avec les petits réacteurs. Il existe quelques installations isolées, destinées à des usages spécifiques, comme ce petit réacteur installé sur une barge qui alimente une ville de l'Arctique, en Russie. Il existe aussi d'autres projets avec des concepts de réacteurs innovants, mais la plupart d'entre eux n'en sont encore qu'au stade de la planification. Ils comportent encore tellement d'incertitudes, tant sur le plan technologique que financier, qu'ils ne devraient probablement pas peser sur les décisions à prendre dans les années à venir.
« Si une grande centrale venait à tomber en panne en Suisse, le raccordement au réseau électrique de l'UE permettrait d'éviter une panne de courant. L'accord sur l'électricité avec l'UE garantit cette sécurité pour l'avenir également. »
Vous avez mentionné l'accord sur l'électricité avec l'UE. Quel rôle joue-t-il sur la construction de nouvelles centrales électriques ?
Aujourd'hui, l'exploitation d'une grande centrale nucléaire nécessite des capacités de secours au cas où la centrale tomberait en panne de manière imprévue. C'est ce qui s'est passé récemment avec la centrale de Gösgen. Après 10 mois à l'arrêt, elle n'a pu être remise en service qu'en mars. Dans ce type de cas, nous pouvons aujourd'hui compter sur le réseau électrique européen. Si nous rejetons l'accord sur l'électricité avec l'UE, il n'est pas certain que nous puissions encore bénéficier de cette sécurité à l'avenir. Dans le pire des cas, nous devrions construire des centrales électriques de réserve au niveau national.