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« Je suis allé au bout de mes limites physiques »

ProClim Flash 76

Andreas Fischlin est vice-président du groupe de travail II du Conseil mondial du climat (GIEC). Le GTII se penche sur les conséquences des changements climatiques, la vulnérabilité de l’être humain et de la nature et les adaptations possibles. Entretien sur le travail du GIEC et à propos de délégués déchaînés et de la dimension musicale des changements climatiques.

Andreas Fischlin
Image : Florian Biedermann

Interview: Andres Jordi, Académie suisse des sciences naturelles

Fin février 2022, le GIEC publiait la deuxième partie de son sixième rapport d’évaluation. Quelque 270 autrices et auteurs principaux ont collaboré à cette deuxième partie, dont votre groupe de travail est responsable. Ces personnes ont examiné 34 000 publications et traité 62 000 commentaires. Au vu de cette complexité, comment parvient-on à des résultats ?

La réalisation d’un rapport d’évaluation, qui se compose de trois rapports partiels et d’une synthèse, dure à chaque fois environ cinq ans et suit une procédure rigoureuse. Dans un premier temps, des experts choisis par le comité directeur du GIEC parmi des personnes présélectionnées par les gouvernements membres, les organisations ayant le statut d’observateurs et les membres du comité directeur, élaborent une table des matières et la soumettent pour approbation à l’assemblée plénière du GIEC.

Ensuite, les gouvernements, les observateurs et les membres du comité directeur proposent des auteurs et des éditeurs-réviseurs pour chaque chapitre du rapport. Les équipes d’autrices et d’auteurs choisies par le comité directeur élaborent un premier projet sur la base de la littérature scientifique.

Suit une première évaluation effectuée uniquement par des spécialistes scientifiques. Leurs commentaires sont pris en compte dans un deuxième projet. Les éditeurs-réviseurs s’assurent que cela a été fait de manière appropriée et apportent leurs conseils sur des questions politiquement sensibles. Des experts et les gouvernements examinent cette deuxième version. Le projet final peut être encore une fois commenté par les gouvernements.

Le libellé exact de la synthèse pour les décideurs politiques est mis au point avec les autrices et auteurs au cours d’une assemblée plénière de plusieurs jours, débouchant sur l’approbation de l’ensemble du projet.

Qui décide en cas de désaccord ?

Un consensus est requis. Celui-ci est assez facile à obtenir au sein de la communauté scientifique. Il s’agit en effet de distinguer les informations robustes de celles qui ne le sont pas, en s’appuyant sur des critères purement scientifiques. Le GIEC a développé à ce sujet un langage standardisé pour exprimer le degré d’incertitude d’une information, rendre explicite si elle est solidement étayée, lacunaire ou scientifiquement controversée. Les choses se compliquent lorsque des valeurs et des positions politiques sont en jeu. Il est alors particulièrement important d’être scientifiquement correct et de faire preuve de doigté.

Des gouvernements essaient-ils d’influencer vos conclusions en leur faveur ?

Cela arrive parfois. L’Australie, par exemple, estimait que la synthèse du deuxième rapport partiel actuel devait mentionner qu’une gestion adéquate permettrait à elle seule de sauver des récifs coralliens tels que la Grande Barrière de corail. Nous étions stupéfiés, car même un réchauffement de 1,5 degrés Celsius causerait des dommages significatifs à ces récifs. Les demandes sans fondement scientifique solide n’ont aucune chance.

Lorsque la formulation fait controverse, la recherche d’un consensus est souvent laborieuse : elle demande du temps, de bonnes techniques de négociation et une grande habileté diplomatique. Mais la science finit toujours par imposer ses raisons. Tout au plus, des gouvernements obstinés réussissent quelquefois à faire biffer un passage. Mais cela n’est possible que dans la synthèse, pas dans le rapport proprement dit.

Comment le GIEC fait-il face aux climato-sceptiques ?

Le GIEC fait appel à un éventail de spécialistes aussi large que possible. Nous avons comme auteurs principaux des personnes qui proviennent d’ONG, de l’industrie pétrolière, de l’aviation et des transports – et qui sont parfois même climato-sceptiques, si elles sont compétentes dans leur domaine. Le processus d’évaluation est transparent et ouvert.

Il n’y a donc guère d’obstacles à ce que les évaluateurs se penchent également sur les commentaires bien connus des milieux climato-sceptiques. Cela peut s’avérer fastidieux, parce que nous devons justifier méticuleusement chaque refus d’un commentaire.

Et les personnes qui nient l’existence des changements climatiques ?

Elles rédigent parfois des contre-rapports pseudoscientifiques. Le dernier grand rapport du Nongovernmental International Panel on Climate Change (NIPCC) est issu de la collaboration de 39 personnes. En comparaison, le sixième rapport d’évaluation du GIEC s’appuie sur plus de 50 000 publications scientifiques, qui représentent le travail de centaines de milliers de chercheuses et de chercheurs. Et près de 2300 autrices et auteurs ont collaboré.

Nous sommes donc largement étayés et discutons tous les résultats avant de tirer des conclusions. Lorsqu’il y a controverse scientifique, nous la présentons comme telle. Mais les négationnistes du climat préfèrent rester dans leur bulle. Ils refusent la discussion avec nous et prétendent en même temps que le GIEC ne prend pas leurs arguments au sérieux. Or nous prenons en compte tous les bons arguments, mais rejetons après examen ce qui n’est pas soutenable.

Les négationnistes professionnels en matière de climat sont organisés à l’échelon mondial et s’efforcent systématiquement – notamment sur Internet – de semer le doute dans le public au moyen de demi-vérités sur les résultats scientifiques. Le fait est que les éditeurs scientifiques n’accordent qu’un accès limité à leurs publications, alors que les arguments climato-sceptiques sont aisés à trouver sur Google : il s’ensuit que les non-spécialistes acquièrent facilement une perception biaisée du problème du climat. C’est pourquoi le GIEC est nécessaire. Sans lui, les gouvernements et le public tâtonneraient dans le noir.

Est-ce à ce titre que le GIEC représente un acquis majeur ?

Je pense que oui. Ce sont les gouvernements eux-mêmes qui ont créé le GIEC en 1988. Qui d’autre évaluerait et classifierait les innombrables publications ? Chaque année, quelque 17 000 travaux évalués par des experts paraissent sur les changements climatiques ; quand j’ai commencé mes recherches, il y en avait 50 ! Les responsables politiques ont besoin d’une estimation du degré d’incertitude ou de certitude des résultats et des informations.

Le GIEC identifie les questions pertinentes pour la politique et donne des réponses fondées sur l’état actuel de la recherche. Ceci fait que les changements climatiques sont également reconnus publiquement.

Comment êtes-vous arrivé au Conseil mondial du climat ?

Du fait de leur fiabilité, les rapports du GIEC jouissent d’une grande renommée auprès des scientifiques. À l’EPF de Zurich, notamment, mon groupe s’est beaucoup référé au premier rapport d’évaluation. Quand on m’a demandé d’être auteur, j’ai tout de suite accepté. De plus, en tant que scientifique bénéficiant d’un financement public, j’estime être dans l’obligation de mettre mon savoir à la disposition de la collectivité.

Pour une problématique aussi existentielle que les changements climatiques, cela me semble même être un devoir éthique. Depuis 1992, je participe dans différents rôles, par exemple celui d’auteur principal coordinateur ou autre, d’éditeur-réviseur ou, maintenant, de vice-président du groupe de travail II.

Dans ce dernier rôle, quelle est votre fonction ?

Je partage avec les présidents la responsabilité d’organiser le travail de manière qu’il conduise au succès et réponde aux critères scientifiques les plus élevés. Nous coordonnons, choisissions et conseillons les autrices et les auteurs, collaborons à la rédaction. Le travail interdisciplinaire n’est pas toujours simple et donne beaucoup à faire. Les physiciennes, les biologistes, les économistes et les spécialistes des sciences sociales parlent et pensent souvent dans des catégories différentes.

Parvenez-vous à concilier votre activité au GIEC avec votre travail de chercheur ?

Cela n’a pas toujours été possible. Pendant le sprint final du quatrième rapport, par exemple, j’ai travaillé de l’été jusqu’à Noël seulement pour le GIEC, tous les jours de huit heures du matin jusqu’à une ou deux, parfois même quatre heures du matin – sauf le dimanche, où je ne commençais qu’à dix heures. C’était tellement éprouvant physiquement qu’il m’est même arrivé de vomir d’épuisement.

J’ai donné mes cours, mais laissé la recherche de côté. Heureusement, j’avais de bonnes personnes dans mon groupe de travail, ce qui a un peu compensé ma défection. Mais je ne suis pas carriériste, je suis un scientifique pur et dur et ce qui m’intéresse est de savoir ce qu’il en est vraiment, ce que nous comprenons et ce que nous ne comprenons pas. Cela compte particulièrement pour le GIEC, c’est pourquoi ce travail m’a toujours donné satisfaction.

Comment avez-vous été dédommagés pour ces efforts éprouvants ?

Pas financièrement. Nous travaillons bénévolement pour le GIEC. Mais le Prix Nobel de la paix, qui lui a été décerné en 2007, a été une très belle reconnaissance. Je me souviens bien qu’un journaliste français m’a téléphoné pour me demander comment on se sent en tant que lauréat. J’ai pensé que c’était une mauvaise plaisanterie. Mais lorsque d’autres appels ont suivi, toujours plus nombreux, j’ai réalisé que le GIEC avait effectivement reçu ce prix.

Vous est-il arrivé aussi de toucher le fond ?

En 2009/2010, lors du Climategate et de la bévue au sujet des glaciers de l’Himalaya. Le Climategate était le fait de négationnistes climatiques : ils prétendaient, sur la base de courriels volés et sortis de leur contexte, que le GIEC manipulait des données. Ces accusations se sont avérées infondées : elles visaient à faire échouer la conférence de Copenhague sur le climat. J’étais sur place avec la délégation suisse et j’ai vécu de près la dégradation de la situation. Certains délégués s’en sont même pris violemment au premier ministre danois qui dirigeait les négociations et était dépassé par les événements. Quant à la bévue, elle s’était glissée dans le chapitre sur l’Asie du quatrième rapport d’évaluation : un passage disait, sur la base d’une publication douteuse, que les glaciers de l’Himalaya pourraient avoir disparu déjà en 2035. Il est clair que le GIEC était responsable de cette maladresse : elle n’avait pas retenu l’attention parce que de nombreux participants n’avaient pas suffisamment respecté les règles.

Vous avez donc été actif également comme négociateur ?

J’ai fait partie de la délégation suisse lors de toutes les négociations sur le climat jusqu’à l’accord de Paris, donc pendant 17 ans. Durant cette période, j’ai découvert toute l’importance et la grande complexité de l’interface entre la science et la politique. Le GIEC est un bon exemple de la manière dont cette interface devrait fonctionner du côté de la science.

Mais à mon avis, il manque encore un véritable pont vers les politiques. L’idée qu’il suffit de les informer, et qu’ils savent ainsi ce qu’il faut faire, est encore très répandue parmi les scientifiques. À l’inverse, le monde politique doit mieux comprendre que les scientifiques ne peuvent pas toujours fournir des réponses univoques. Ils doivent être prêts à mener une réflexion sur des résultats présentant des incertitudes.

Les Nations Unies disposent de premiers instruments pour améliorer cet échange. En 2015, j’ai dirigé un tel dialogue entre politiques et scientifiques en amont de l’accord de Paris. Je peux affirmer que sans ce format de dialogue, l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5 degrés Celsius ne figurerait pas dans l’accord.

En Suisse, on n’en est pas encore là. Il y a des premières tentatives, telles que l’événement organisé en mai par l’Académie des sciences naturelles à l’intention des parlementaires ou que le dialogue sur le climat avec les présidents des partis, que j’ai contribué à lancer. Mais il n’y a pas encore de processus établis, intégrés dans le système de décision politique.

Comment voyez-vous l’avenir du Conseil mondial du climat ?

Même si les bases physiques sont assez bien comprises à présent, l’évaluation de la littérature scientifique la plus récente reste nécessaire. Mais à l’avenir, l’accent portera davantage sur ce qu’il faut savoir en matière de mise en œuvre. Quelles mesures de protection du climat fonctionnent ? Quelles adaptations aux changements climatiques sont efficaces ? En fait, la société devrait avoir atteint depuis longtemps le stade de l’expérimentation intense sous contrôle scientifique. Nous n’avons plus le temps de réfléchir cent fois sur tout. Nous devons acquérir de l’expérience, l’évaluer et améliorer constamment les mesures dans le cadre d’un processus itératif. C’est seulement de cette manière que nous pourrons respecter les objectifs de l’accord de Paris et éviter les dommages d’un réchauffement qui, sinon, s’intensifiera de plus en plus.

Comment voyez-vous votre avenir personnel ?

Ma collaboration avec le GIEC prend fin avec le sixième rapport d’évaluation. J’ai donné mon dernier cours déjà en 2015 et suis à la retraite. Mais je suis encore redevable de quelque chose à la science : depuis 1975, j’ai collaboré à un projet unique au monde sur les mouvements cycliques des populations de la tordeuse du mélèze. Je suis le dernier des Mohicans à pouvoir encore publier sous une forme moderne les données concernant ce papillon de nuit.

D’autre part, comme j’ai une formation classique au violoncelle, au piano, à la guitare et à la composition, j’aimerais faire de nouveau davantage de musique. J’ai une passion pour le rock progressif ; à la fin des années 1960, j’étais même membre du groupe Terrible Noise, d’où est sorti plus tard Krokus. Aujourd’hui, je joue du violoncelle électrique et de la basse.

Et je m’occupe également de sonification. Cela consiste à représenter des données scientifiques par des sons. J’ai rendu audible, par exemple, la manière dont les changements climatiques modifient la composition en espèces dans une forêt. De telles expériences musicales sont captivantes et me permettent d’associer merveilleusement la science et l’art. Enfin, il y a ma famille, et en particulier mon épouse – c’est aussi pour eux tous que je me suis engagé pour le climat.

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Andreas Fischlin est biologiste et théoricien des systèmes. Au Canada et dans les Alpes suisses, il a fait de la recherche sur les populations de plantes et d’animaux et sur les impacts des changements climatiques sur les écosystèmes.

Il a dirigé jusqu’en 2015 le groupe d’écologie systémique terrestre de l’EPF de Zurich, où il était professeur. À partir de 1982, il a enseigné l’informatique et l’écologie systémique à l’EPF de Zurich et à l’Université de Zurich. Il a participé, toujours à l’EPF de Zurich, à la création de la filière d’études et du département des sciences des systèmes environnementaux.

Depuis 1992, il collabore dans différentes fonctions au sein du Conseil mondial du climat. En tant qu’un des auteurs principaux du quatrième rapport d’évaluation, il est corécipiendaire du Prix Nobel de la paix 2007. Il est actuellement vice-président du groupe de travail II. Fischlin est marié et a deux filles.

  • Andreas Fischlin
  • Andreas Fischlin s’engage pour le dialogue entre la politique et la science : lors d’un événement parlementaire organisé en mai 2022 par l’Académie des sciences naturelles, il s’est livré aux questions des politiciennes et politiciens sur la problématique du climat.
  • Andreas FischlinImage : Florian Biedermann1/2
  • Andreas Fischlin s’engage pour le dialogue entre la politique et la science : lors d’un événement parlementaire organisé en mai 2022 par l’Académie des sciences naturelles, il s’est livré aux questions des politiciennes et politiciens sur la problématique du climat.Image : Monika Flückiger, admin.ch2/2

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Prof. Dr. Andreas Fischlin
ETH Zürich
Institute of Integrative Biology (Institute of Integrative Biology (IBZ))
Systemökologie CHN E 21.1
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