Débat Neuchâtel

La Big science ne vend pas que du rêve mais est une nécessité incontournable

Le CERN à Meyrin près de Genève ou le projet Human Brain sur l'Arc lémanique sont deux paquebots qui concentrent de nombreux scientifiques et des moyens financiers importants. Au détriment de quoi ? La question a été débattue lors d'un débat à Microcity à Neuchâtel.

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"La science change. Le modèle, un professeur et deux post-doctorants, n'est plus la norme", explique le professeur Richard Frackowiak, co-leader du Human Brain Project (HBP). Les grands projets comme le HBP permettent l'interdisciplinarité, la collégiabilité, n'engendrent pas de compétition et font appel aux chercheurs de plusieurs pays. "Cela donne la capacité de bouger de grandes masses de données".

Ainsi, les moyens alloués au Human Brain Project permettront de développer la technologie nécessaire pour unifier la compréhension du cerveau dans sa totalité et de classifier la maladie par la biologie et non par les symptômes. L'informatique y sera aussi gagnante car en s'inspirant du cerveau qui ne pèse que 1,4 kg mais doté de fonctions presque infinies, elle pourra concevoir de nouveaux ordinateurs moins gourmands en énergie et plus petits.

Les limites de l'engineering

Le professeur de l'Université de Berne et chercheur au CERN (Centre européen pour la recherche nucléaire), Hans Peter Beck renchérit: "Les grands projets, comme le grand collisionneur de hadron (LHC) du CERN, ont permis de repousser les limites de l'engineeiring". Sans compter que cette recherche fondamentale permet de mieux comprendre l'Univers.

"Les découvertes du CERN sont publiées et gratuites", note Hans Peter Beck qui estime que le travail d'équipes entre nations permet d'oublier les conflits. Le CERN emploie 2300 personnes mais compte au total 10'500 utilisateurs, des physiciens en provenance d'une centaine de pays.

Eviter les doublons

Mais s'interroge le modérateur Olivier Dessibourg, responsable de la rubrique Sciences et environnement au "Temps", avec un gâteau financier limité, reste-il encore de l'argent pour les petits projets ? Pour le professeur Christian Enz, directeur de l'Institut de microtechnique de l'EPFL, "la baisse d'argent dans les caisses nécessite justement d'éviter les doublons entre différentes universités". Et pour lui, rien n'empêche certains petits groupes de se joindre à de gros projets. Au final, ces derniers coûtent la même chose à la société mais nécessite uniquement une concentration de ressources.

Richard Frackowiak rappelle que certes le HBP est un projet à 1 milliard d'euros mais seule la moitié provient de fonds publics européens, l'autre moitié sera en grande partie financée par des industriels. De plus, cette somme est étalée sur dix ans et 80 institutions européennes et 2000 doctorants y participent. "Quand on sait que l'industrie pharmaceutique a mis 20 milliards de francs pour trouver un médicament contre la démence, sans y arriver", le montant dévolu au HBP reste modeste, ajoute Richard Frackowiak. D'autant plus, si l'on met les 500 millions en relation avec les 7 milliards dépensés dans le monde pour les neurosciences.

Au niveau du CERN, le LHC a coûté 6 milliards mais a nécessité 20 ans de fabrication et va tourner pendant 20 ans. En 2012, il a permis de découvrir le boson de Higgs, parfois surnommée la particule de Dieu. "Les physicistes ne disent pas quelle est la bonne théorie pour comprendre l'univers. Pour le décrire dans son entier et les forces fondamentales qui le régissent", cela nécessite une infrastructure, poursuit Hans Peter Beck. Pour lui, un nouveau collisionneur de 100 kilomètres, qui va pouvoir être exploité encore 20 ans après sa fabrication, s'impose même si ce coût s'élève à des milliards.

Risque d'exagération

"Justement, se demande Olivier Dessibourg, quand on voit grand, n'y a-t-il pas un risque d'exagération et une volonté de vendre du rêve ?" Pour Hans Peter Beck, "nous sommes humains et il faut rêver, comme ce fut le cas avec la particule de Higgs. C'est le rôle des scientifiques de convaincre le monde politique de leur allouer les moyens pour avoir la chance de découvrir par exemple de nouveaux produits". La théorie d'Einstein a permis d'engendrer plusieurs décennies plus tard des applications qui ont des impacts sur la vie quotidienne de tout le monde, tels que les lasers ou le GPS.

Pour Richard Frackowiak, qui est également directeur du Département des neurosciences cliniques au CHUV à Lausanne, "tous les grands projets de Big Science, à l'image d'Apollo aux Etats-Unis, sont de grands enjeux politiques. Le rôle des scientifiques est de proposer des idées et d'argumenter pour obtenir les ressources nécessaires".

Big science - too big to fail?

Mais vu l'argent injecté dans la Big Science, n'est-elle pas à l'image des banques, "too big to fail" , c'est-à-dire que pour justifier l'investissement, on va découvrir quelque chose mais que cela ne sera pas forcément en rapport avec l'argent investi ? "Le Human Brain Project est évalué tous les 18 mois et peut être arrêté à tout moment", observe Richard Frackowiak. Hans Peter Beck renchérit: "On doit justifier dans des revues scientifiques nos découvertes, qui seront ensuite contrôlées. La science est rigoureuse".

Sylvie Jeanbourquin (publié le 11 septembre 2014)

'Big science' était également le sujet d'un hangout Googe+ du 16 octobre 2014 avec Hans Peter Beck et Richard Frackowiak (en anglais). Modération: Olivier Dessibourg, Le Temps (video)

Le double dialogue « Big Science - un défi pour notre societé » fait partie d'une série de sept manifestations lors desquelles un physicien ou une physicienne et des représentants d'autres spécialités discutent de l'importance de la physique ou des sciences naturelles pour la société actuelle. La série de manifestations a été amorcée par le physicien Dr. Hans Peter Beck (Université de Berne / CERN) et les professeurs Klaus Kirch (ETH Zurich) et Olivier Schneider (EPFL). Elle est financée par le programme Agora pour la communication scientifique du Fonds National suisse. Afin de s'adresser à un public en ligne, toutes les discussions sont également diffusées sur internet (Hangout on Air) avec les mêmes participants.

  • "Big science donne la capacité de bouger de grandes masses de données." Richard Frackowiak, co-leader du Human Brain Project.
  • "Les découvertes du CERN sont publiées et gratuites." Hans Peter Beck, professeur de l'Université de Berne et chercheur au CERN.
  • "La baisse d'argent dans les caisses nécessite justement d'éviter les doublons entre différentes universités." Christian Enz, directeur de l'Institut de microtechnique de l'EPFL.
  • "Big science donne la capacité de bouger de grandes masses de données." Richard Frackowiak, co-leader du Human Brain Project.Image : Steffen Faust1/3
  • "Les découvertes du CERN sont publiées et gratuites." Hans Peter Beck, professeur de l'Université de Berne et chercheur au CERN.Image : Steffen Faust2/3
  • "La baisse d'argent dans les caisses nécessite justement d'éviter les doublons entre différentes universités." Christian Enz, directeur de l'Institut de microtechnique de l'EPFL.Image : Steffen Faust3/3
6th hangout on particlephysics.ch

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